
Il est ... ordinaire de trouver [des écoliers de rhétorique] qui n'ont aucune connaissance des règles de le langue françoise, et qui en écrivant pèchent contre l'orthographe dans les points les plus essentiels.
Nicolas Audry, Réflexions sur l'usage présent de la langue françoise, 1689Les jeunes gens sortent des collèges aussi ignorans [de leur langue maternelle] que s'ils avoient esté élevez chez des étrangers.
Pierre Restaut, Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise, 1730Toutes les critiques que l'on formule au sujet des insuffisances en orthographe des écoliers d'aujourd'hui étaient formulées il y a cinquante ans ou vingt ans, avec la même insistance; il n'y a rien de changé sous le soleil.
L. Poriniot, La crise de l'orthographe et l'école primaire, Bruxelles, Lamertin, 1933Source de ces citations

Pour répondre à cette seconde question, un détour s'impose par la métaphore de «métier d'élève.»
Si les générations futures s'avèrent à l'abri de cette culpabilité, elles le devront en bonne partie à Daniel Pennac. En 1991, dans Comme un roman, Pennac proposait une cure audacieuse qui commence à être connue des enseignants, i.e., une charte énumérant:
Les droits imprescriptibles du lecteur
1. Le droit de ne pas lire
2. Le droit de sauter des pages
3. Le droit de ne pas finir un livre
4. Le droit de relire
5. Le droit de lire nimporte quoi
6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)
7. Le droit de lire nimporte où
8. Le droit de grappiller
9. Le droit de lire à haute voix
10. Le droit de nous taire
Inspiré par Pennac, Philippe Perrenoud proposait à son tour:

En 1996, en conférence d'ouverture dun colloque à Genève portant sur cette notion, Perrenoud observait ceci:
« Il est à la fois amusant, satisfaisant et inquiétant de voir la notion de métier délève, que jai beaucoup travaillée, reprise dans le titre dun colloque. Lexpression se banalise [...] Cela me semble réjouissant et en même temps, jaimerais bien que ce concept ne devienne pas, simplement, une expression à la mode, qui ne signifierait pas grand chose. Je craindrais plus encore que ce qui [...était, à lorigine, un outil danalyse] ne devienne peu à peu une nouvelle norme, de sorte quon trouverait dans les bulletins scolaires, à côté du traditionnel "Peut mieux faire" ou "Ne travaille pas assez" une nouvelle stigmatisation stéréotypée : "Ne fait pas sérieusement son métier délève".»
«La vie dun élève est une longue succession de petites tâches sans queue ni tête [...] Au bout du compte, il y a toujours une consigne, une question, un texte à analyser ou à compléter, une solution "juste" à découvrir
Jépargne évidemment, dans cette analyse un peu schématique, les pédagogies du projet ou les pédagogies actives; elles luttent depuis toujours contre une telle conception du travail scolaire, mais ne sont pas en vigueur dans la majorité des classes.
Compte tenu de la réalité la plus fréquente du travail scolaire, la notion de métier délève me permettait de désigner une forme de conformisme et de productivisme dans lexécution de tâches répétitives. Ce qui mamenait à soutenir la thèse [
] que réussir à lécole, cest surtout faire la preuve quon connaît les "ficelles" du métier délève, quon lexerce convenablement, ce qui donne le droit de continuer à étudier jusquau jour où les choses deviendront vraiment "sérieuses", quand on soccupera dévaluer les acquis effectifs, les compétences qui demeurent au-delà de la phase dexercice dans un contexte familier. [...En attendant,] à lécole, on est très loin de produire constamment des compétences ou des connaissances transférables. On est en train de faire des exercices "comme il faut" et de les contrôler et les corriger à perte de vue
Or, la réussite scolaire, dans le cadre dune évaluation continue et même dexamens annuels organisés par les enseignants eux-mêmes, se mesure largement à laune de ce conformisme.»
Le Petit Robert nous dit dun métier que cest : «Tout genre de travail déterminé reconnu ou toléré par la société, et dont on peut tirer ses moyens dexistence».
Or cest précisément ce que fait lélève. Au-delà des notes (et autres récompenses purement scolaires), il est bon de rappeler la réaction habituelle des parents lorsque leur ado cesse détudier : ils lui coupent ces «moyens dexistence» et sattendent à un loyer.
Ce faisant, ils lui rappellent qu'il a cessé de rapporter un salaire : «tes ancêtres, lorsquils avaient ton âge, étaient engagés dans des tâches productives. La tienne, de tâche productive, cest de produire un diplôme ; sinon, va produire autre chose sur le vrai marché du travail.»
Cest un métier dont les conditions dexercice sont exécrables :
En ce sens, cest un métier qui se rapproche des travaux forcés ou du service militaire
encore que larmée noserai jamais demander un engagement de 30 heures/semaine, 40 semaines lan pendant 9 ans consécutifs ! Et si daventure un écolier se prenait pour un objecteur de conscience, les pires ennuis lattendent: des mauvaises notes, des commentaires désobligeants, des PIA, des classes «spéciales», du «soutien»,
Il ny a plus guère dentreprises où limposition des façons de faire est aussi unilatérale quà lécole, où le salarié a aussi peu prise sur ses méthodes, ses outils, ses horaires de travail. À lécole, dans la plupart des classes, lauto-organisation du travail est très marginale: lélève est constamment sujet à des consignes: "Fais ceci, fais cela ! Change dactivité ! Prends ton classeur ! Ouvre ton livre !".
Il faut dimmenses capacités danticipation et dimagination pour se rendre compte que ce quon fait maintenant pourrait peut-être servir plus tard. Quand on pose la question au professeur, il est lui-même assez démuni et répond, la plupart du temps, que cela servira dans la classe suivante, dans le cycle détudes suivant, plutôt que dans la vie On narrête pas de tourner en rond dans la "logique scolaire" !
Les espaces de travail, par personne, sont les plus exigus qui soient: deux à trois mètres carrés par élève; le maître a toujours le droit dy pénétrer. Lécole ne reconnaît pas de sphère personnelle à lélève, pas de lieu protégé. La classe est un endroit où le travail est exposé au regard dautrui même aux moments qui sy prêtent le moins, lorsque lélève hésite, se trompe, ne sait plus que penser ou a envie dêtre ailleurs.À trois postures:
En sus des généralités sur la professionnalisation de ce métier (et notamment sur le profil des compétences analysé ici), on peut soutenir, de manière plus spécifique, quun bon plan devrait pouvoir modifier lanalyse de situation (en 2006 ou 2007) qui sera à la base des prochains plans de réussite.
Une analyse effectuée par des spécialistes de lenseignement diffère dune analyse effectuée par des professionnels de lapprentissage. Cette dernière serait caractérisée par un peu plus de lucidité, de détachement et de proactivité.