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Qu'est-ce que ça change pour les élèves?
En résumé...
Un plan de réussite finit-il par avoir le moindre impact sur la réussite des élèves? Trois réponses sont proposées. La principale est: «les plans ne font pas réussir les gens; les gens font réussir les gens». Une équipe de gens, pas un regroupement d'individualités.
Une réflexion
en guise
d'apéro
« Depuis la fin des années 1980, [...], des efforts et des moyens importants ont été mis en uvre pour favoriser la réussite scolaire tant au ministère de lÉducation que dans les commissions scolaires et les établissements. Sils avaient produit tous les effets escomptés, on ne modifierait pas la loi pour imposer aux écoles des plans de réussite. Sagissant, en particulier, de la réussite mesurée par le taux de diplomation au secondaire avant lâge de 20 ans, les indicateurs disponibles montrent que ce taux de réussite oscille autour de 72 % depuis 1985 alors que, il y a dix ans, on fixait déjà la cible à 80 %. De même, lensemble des actions menées en milieux défavorisés depuis la fin des années 1960, au temps de lOpération Renouveau à Montréal, nont pas été sans effet mais ils nont pas donné tous les résultats attendus. Du reste, la pauvreté perdure et il faut continuer dagir, doù le plan daction sur lÉcole montréalaise et le programme Agir autrement. Le Conseil se réjouit des efforts accomplis depuis 30 ans. Aussi, il faut espérer que les plans de réussite contribuent à améliorer la situation. Ce nest pas une certitude, cest un pari raisonnable.»
La source
Conseil supérieur de l'éducation, 24 nov. 2002, dans son avis à la commission parlementaire sur le projet de loi 124
Les détails...
Comme chez nos élèves, notre motivation face à une tâche dépend de lutilité que nous attribuons à cette tâche. Le plan de réussite ny échappe pas.
On est donc parfaitement justifié de soulever, dentrée de jeu, la question du sens. Ce plan de réussite finira-t-il par avoir le moindre impact sur la réussite des élèves?
Trois débuts de réponses sont ici proposés.
Réponse #1: La recherche démontre que oui
Est-ce que (
insérer ici le nom de votre école
) est une bonne école?
Comment fait-on au juste pour reconnaître «une bonne école» ?
En 1990, dans une revue de la littérature scientifique intitulée « Les facteurs qui façonnent une bonne école », le Ministère de lÉducation du Québec identifiait six facteurs qui affectent directement la réussite des élèves.
Voici les trois premiers (extrait des pages 72 et 73):
- Non seulement létablissement scolaire doit avoir des objectifs, mais ceux-ci doivent être explicites, cohérents et formulés avec une grande clarté.
- Tout le personnel de lécole, les élèves et, dans toute la mesure du possible, les parents eux-mêmes doivent avoir eu loccasion de discuter de ces objectifs et de les faire leurs.
- De même, ces objectifs doivent avoir marqué de leur empreinte lensemble de létablissement scolaire et, notamment son curriculum, sa pédagogie, le matériel didactique quil utilise, lévaluation des élèves qui le fréquentent et la discipline qui y règne.
Une école passe son temps à faire des choix, surtout depuis 1998. Depuis que la Loi 180 a décentralisé les décisions pédagogiques, une école passe son temps à délibérer entre
- telle approche pédagogique et telle autre,
entre tel manuel et tel autre,
- entre tel type dexamen et tel autre,
- entre tel type de bulletin et tel autre,
- entre tel règlement et tel autre,
- entre telle sortie et telle autre,
- entre telle activité et telle autre,
- entre tel perfectionnement et tel autre,
- ...etc.
Une « bonne école », cest une école dont tous les choix sont cohérents, parce que guidés par une seule et même boussole. Cest une école où tous (élèves, parents et personnel) connaissent cette boussole et sen servent.
Une «excellente école» quant à elle, cest une école où tous ont contribué à bâtir cette boussole.
Or un plan de réussite nest rien dautre quune occasion de bâtir, ensemble,
- une boussole,
- quelques destinations et
- des moyens pour sassurer quon est arrivé à bon port.
Objection: La recherche, en sciences humaines, na jamais « démontré » quoi que ce soit.
Les projets de recherche, en sciences humaines, ont cette fâcheuse tendance de conclure sur un frustrant PDSPas de Différences Significatives
entre léchantillon étudié et léchantillon-contrôle.
Pour être tout à fait franc, Réginald Grégoire, lauteur de la revue de littérature susmentionnée sur les « bonnes écoles », terminait son rapport avec plus dinterrogations que de conclusions fermes.
On serait donc en droit décarter toute affirmation qui commence, naïvement, par : « la recherche démontre que
».
Réplique : Peut-être pas, mais quelles sont les alternatives?
Une affirmation reste indéniable : en vertu de la Loi 180, une école passe son temps à délibérer entre telle approche pédagogique et telle autre, entre tel manuel et tel autre, entre tel type dexamen et tel autre, entre tel type de bulletin et tel autre, ...etc.
Dans ce contexte, on peut répondre à la question de départ (est-ce quun plan de réussite finira par avoir le moindre impact sur la réussite des élèves?) par : peut-être pas, dans la mesure où aucun chercheur ne la démontré scientifiquement, hors de tout doute méthodologique raisonnable
mais on peut se demander, en retour, à quoi finira par ressembler une école de plus en plus autonome mais sans la moindre boussole pour la guider dans ses nombreuses délibérations?
Dans une telle école, chaque décision risque dêtre prise de manière ad hoc, isolément des autres, à la merci des jeux dinfluence et de pouvoirs. Ni le « gros bon sens » ni larticle 64 de la LIP (« Toute décision du conseil d'établissement doit être prise dans le meilleur intérêt des élèves ») ne sont des boussoles particulièrement utiles lorsque les enjeux deviennent complexes.
Une école est une ruche de paradoxes:
- Lécole doit souvrir sur sa communauté; lécole ne doit pas être ballottée au gré des modes.
- Lécole, agent de cohésion, et les parents sont des partenaires dans léducation des enfants; lécole ne baigne plus dans culture commune, ne sait plus rien des parents qui composent notre mosaïque multiculturelle.
- Il faut donner le temps au temps et ne pas présumer que tous les élèves sont cadencés par un biorythme annuel; il faut demeurer honnête et ne pas masquer les difficultés.
- Lévaluation des élèves produit des classements, dont découlent, réussite, échec, orientation, sélection, certification,
etc.; lévaluation des élèves est au service de la régulation des apprentissages dans le cadre dune pédagogie différenciée.
- Les diplômes sont de moins en moins suffisants pour entrer sur le marché du travail; les diplômes sont plus que jamais nécessaires pour entrer sur le marché du travail.
- Lorganisation scolaire, surtout au secondaire, associe la différence à lexception, à la complication, au risque diniquité et de désordre; le nouvel énoncé de politique éducative nous intime de mettre lorganisation scolaire au service des élèves, daccorder une attention particulière à chaque élève.
-
etc.
Que peut faire le proverbial gros bons sens face à ces tiraillements? Ou même l'article 64? Au mieux juxtaposer des décisions contradictoires, au pire nuire à la réussite des élèves. (Pour un exemple éloquent de ce risque, lire cette mise en garde de Philippe Perrenoud sur l'effet potentiellement pervers du virage des compétences.)
Récapitulons
Le plan de réussite fera-t-il une différence? Une première réponse, s'appuyant sur la recherche scientifique, affirmait que oui.
Ce à quoi on peut objecter que la Recherche, en sciences humaines, na jamais «démontré» quoi que ce soit.
Ce qui a suscité la réplique: Peut-être pas, mais quelles sont les alternatives dans un contexte de décentralisation des décisions pédagogiques?
Réponse #2: La seule alternative, c'est la relation maître-élève.
À défaut du gros bons sens ou de l'article 64, on peut toujours invoquer la relation maître-élève. C'est elle, quoi qu'en dise la recherche, qui constitue l'alpha et l'oméga de la réussite des élèves.
Telle est du moins la prémisse la plus populaire des intervenants scolaires. Ce qui revient à dire: une prémisse rarement examinée.
Question : Pourquoi n'a-t-elle pas suffi jusqu'ici?
Examinons tout ce que cette prémisse laisse dans l'ombre.
- Elle laisse dans l'ombre le problème soulevé plus haut sur les risques qu'il y a de partir chacun de son côté, certes armé de ses compétences, de son jugement personnel et de ses bonnes intentions, mais sans aucune concertation face aux paradoxes qui naissent inévitablement de l'action collective.
- Elle laisse dans l'ombre les identités multiples de l'élève. En plus que dêtre lélève dun-e tel-le, il est 2) lécolier de toute une institution, 3) lenfant dans une structure familiale et 4) un membre de sa communauté. Tous ces chapeaux sont empilés sur sa tête lorsqu'il entre en relation avec le maître.
- Elle laisse dans l'ombre tous les enjeux qui requièrent une mobilisation d'une bonne partie ou de tous les intervenants (ex: l'absentéisme, la valorisation de la culture scolaire, le climat de sécurité dans et autour de l'école, le travail rémunéré à temps pas si partiel que ça, ...etc.). Aucun maître ne peut agir seul face à de tels obstacles à la réussite.
- Elle laisse dans l'ombre le défi le plus complexe des prochaines années: celui de l'intégration des élèves présentant toutes sortes de difficultés au moyen de la différenciation des parcours scolaires à l'intérieur d'une organisation scolaire repensée (i.e., de véritables cycles, pas des paires d'années). Le maître traditionnel, responsable de SON groupe ou de SA matière, donc de sa collection à lui de relations avec SES élèves, un tel maître sera totalement impuissant face à la différenciation. Seule une organisation scolaire qui répartit cette responsabilité au sein d'une équipe pourra relever le défi de la différenciation.
En somme
La liste pourrait s'allonger. On aura compris qu'elle tourne autour du même thème:
le passage d'une culture tayloriste à une culture de la responsabilisation collective.
Il est vrai qu'aucun plan de réussite, si habilement rédigé soit-il, ne fera réussir un seul élève de plus.
Un peu comme le débat sur le port d'armes chez nos voisins du sud ("Les armes ne tuent pas les gens", se plaisent à répéter les lobbyistes à la solde du National Rifle Association, "les gens tuent les gens"), on peut aisément concéder que «les plans ne font pas réussir les gens; les gens font réussir les gens».
À condition de comprendre par là une équipe de gens, pas un regroupement d'individualités.
© Piquer à satiété avant de citer la source... n'est pas voler