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Lettre #6
Quoi faire pour bien faire?

 
 
 
Tu as besoin d'un(e) enseignant(e).
La liste de priorité à ta CS est épuisée.
Deux CV sont sur ton bureau: celui d'un homme et celui d'une femme.

Celui de l'homme est objectivement moins attrayant (peu d'expérience, références absentes, ...) mais tu n'es pas insensible au discours voulant que nos élèves manquent de modèles masculins, surtout au primaire.

 
 
 

Quoi faire pour bien faire?
Quelle candidature retenir?

 
 

Les diplômes...

L'idée actuellement à la mode, le guide pour prendre une bonne décision, se résume à ceci:

  • 95% du temps, nous n'avons pas à nous casser la tête, une C.S. bien gérée a prévu ce cas de figure—il suffit de repérer la politique ou le règlement s'y rapportant
  • pour l'autre 5%, il faut remonter une coche au dessus des normes (ou en dessous, c'est selon l'image mentale qu'on en a), vers la strate des valeurs qui fondent ces normes. 

Autrement dit, lorsqu'il n'y a pas de règlement précis, on fait appel à l'éthique.

 
 

Certaines fins justifient
certains moyens

Un premier problème avec cette mode de l'éthique, c'est qu'elle en parle au singulier.

Or il existe plusieurs éthiques. Ce qui est bénéfique ici et maintenant peut s’avérer maléfique ailleurs ou demain. Dans une société capable de discuter d’éthique sans évoquer Dieu, ce relativisme porte le nom d’éthique situationnelle.

Selon la situation, le proverbial « la fin ne justifie pas les moyens » se mue en « certaines fins justifient certains moyens ».

 
 

4 cas de figure

Comme les situations sont infiniment diverses, l’administrateur a besoin de raccourcis analytiques, de catégories pour le guider dans l’action.

 
Type d’éthique Questionnement éthique sous-jacent Mon geste est éthique…
Celle du juriste Quels sont les droits moraux et obligations formelles des parties impliquées ?
Quelle alternative va s’avérer la plus respectueuse de ces droits et obligations? 
… parce qu’il respecte lois, chartes et autres textes formels
Celle du comptable Quels torts / bénéfices chaque alternative va-t-elle provoquer ? Laquelle se solde par le bilan global le plus bénéfique ? Laquelle conduit au bien commun le plus grand ? …parce qu’il maximise les bénéfices pour les parties concernées 
Celle du bon père de famille Quelle alternative est la plus équitable entre les intervenants ?
Laquelle est la plus exempte de discrimination, de favoritisme ?
 … parce qu’il traite les individus avec respect et équité
Celle du vertueux Quelle alternative favorise le développement de qualités morales? … parce qu’il fait de moi et de ceux qui me côtoient de meilleures personnes
 
 

La discrimination positive
est-elle éthique?

Revenons à l'exemple de l'embauche préférentielle d'un homme dans une école primaire par exemple.

Supposons qu'il existe, dans ta CS, un texte formel interdisant la discrimination positive. Si, en ton âme et conscience, tu sens le besoin de t’écarter de ces textes formels, ce n'est pas un manque d'éthique.

C'est un changement d'éthique.

Lorsque tu t’écartes de l’éthique du juriste, tu ne quittes pas le terrain de l’éthique—tu en explores d’autres.
Tu n’en es pas moins éthique—tu deviens multi-éthique:

  • avec tes lunettes de comptable, ta décision d'embaucher le candidat masculin vise à maximiser le bénéfice pour les élèves
  • mais ton regard de bon père de famille te fait sentir que tu ne traites pas la candidate féminine avec respect ou équité.
 
 

Tout est spécifique

Cet exemple le montre bien, on ne peut compter sur un guide éthique pour nous guider lorsque les normes sont muettes.
Chaque situation est trop spécifique; en l'occurrence,

  • combien y'a-t-il d'autres hommes au sein de l'équipe?
  • les références de l'homme sont seulement absentes ou carrément mauvaises?
  • quel est, objectivement, l'ampleur de l'écart entre les deux candidatures?
  • ...etc.
 
 

Tout est subjectif

Ce relativisme—chaque situation spécifique appelant le discours éthique approprié—suscite le reproche classique du subjectivisme.

Choisir le discours éthique approprié à une situation spécifique est effectivement une démarche subjective. L’espace moral libéré par l’Église est aujourd’hui occupé par la bureaucratie étatique. Les Lois divines ont laissé place aux Instructions ministérielles et autres Règles & procédures. On peut reprocher bien des torts aux bureaucraties modernes sauf celui d’être subjectives et arbitraires.

L’éthique du « by-the-bookiste » est attrayante parce qu’elle est objective et rationnelle, donc équitable. Elle ne dépend pas de l’humeur de celui qui l’applique. Elle ne dépend ni de la conjoncture ni des biais et valeurs de l’individu impliqué, biais et valeurs qui de surcroît viennent colorer sa lecture de la conjoncture.

Ce reproche (i.e., que cette idée d'éthique situationnelle est décidément trop subjective) présume trois choses :

 
 

1... que l'objectivité est une est vertu possible

Hubert Beuve-Méry, fondateur du vénérable quotidien LE MONDE, a pourtant basé son éthique journalistique sur cette devise :

l’objectivité est intenable, seule la subjectivité désintéressée est possible.

Subjectivité désintéressée, i.e., l’éthique d'un délinquant qui n'a apparemment rien à gagner de l'embauche d'un homme plutôt que celle d'une femme.

 
 

2... que la subjectivité
est un vice

Or tu ne peux laisser au vestiaire tes biais et valeurs—tu dirigeras ton école avec tout ton être ou alors tu te contenteras de la gérer avec ton seul hémisphère gauche.

La loi sur l'instruction publique ne te demande pas d’étouffer tes biais et valeurs—pas avec le rôle politique qu’elle te confère.

Elle te demande seulement d’en user à bon escient dans le meilleur intérêt de ton patron ultime—l’élève.

 
 

3... que les deux—objectivité et subjectivité—sont irréconciliables

Or la loi sur l'instruction publique te demande constamment de confronter ta subjectivité avec celle des divers acteurs intéressés par une décision donnée.

Elle te demande de te faire objectiver avant de prendre une décision. Si tes motifs sont discutables, il se trouvera bien quelqu’un au sein du Conseil d’établissement pour les discuter.

Au fond, c’est une question de confiance.
Fait-on confiance aux membres des CE, oui ou non?
A-t-on confiance qu’ils respecteront l’article 64 ?

... à condition bien sûr de te montrer transparent avec eux, de leur laisser voir si effectivement tu n'as strictement rien à gagner par une décision.

(P.S. Lorsqu'il s'agit d'enjeux ne concernant pas le CÉ, comme l'embauche par exemple, il existe beaucoup d'autres acteurs/confrères/...etc. pouvant jouer le même rôle d'objectivateur, pour ainsi dire).

 
 

La délinquance administrative n’est donc pas un tabou...

... qu’il vaut mieux taire. Ce n’est pas davantage une tare qui sera éliminée si seulement on parvenait à déloger des fameux « books » toute imperfection légalo-administrative.

Pour peu qu’elle soit :

  • réflexive (l’administrateur qui s’écarte de l’éthique du juriste se fait un devoir de nommer et de justifier l’éthique alternative qu’il privilégie)
  • et intersubjective (cet écart est débattu en toute transparence avec les principaux intéressés—les membres du CE en tête de liste)

l’occasionnelle délinquance administrative devient une singularité éthique, respectueuse de l’esprit de la loi 180… et même didactique.

 
 

Et les élèves dans tout ça?

En effet, nous léguons à nos élèves un monde dépourvu de repères. Dans le Village global qui s’esquisse, l’État moderne connaîtra le sort de l’Église. Nous formons des citoyens qui seront religieusement agnostiques, socio-politiquement apatrides et professionnellement ultra mobiles.

Au travail comme ailleurs, ils avanceront sans carte ni boussole. Ce sera un monde où l’éthique sera une construction sociale sans cesse à rebâtir.

C’est là une compétence que ceux d’entre nous qui œuvrons au secondaire devront développer tout particulièrement chez les élèves qui siègent au CE et au conseil des élèves—les administrateurs (délinquants ?) de demain

 
 
 
Le lien avec le plan de réussite?
 
Réalisation: Amine Tehami
© Piquer à satiété avant de citer la source... n'est pas voler
 
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texte publié ici en 2002
adapté le 06 novembre 2007
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