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Lettre #5
La solution n'est pas au bout du dialogue—elle est le dialogue

 
 
 
To consult or not to consult, là est souvent la question.

La réponse est, apparemment, un peu partout:

  • dans la LIP (ex: «96.15.4°: Sur proposition des enseignants [...] le directeur de l'école approuve les normes et modalités d'évaluation des apprentissages de l'élève [...]»)
  • dans la convention collective (notamment le chapitre 4 de l'entente locale: MODES, OBJETS ET MÉCANISMES DE PARTICIPATION DES ENSEIGNANTES ET ENSEIGNANTS [...]; voir ici pour l'exemple de la CSDM, à partir de la page 21)
  • dans le gros bon sens (on ne consulte que le ciel pour décider si la récréation se déroule à l'extérieur ou non)
Apparemment.
 
 
 
Ces sources rassurantes (les textes formels, le GBS) ne sont d'aucun secours lorsque se poseront à toi les dilemmes de l'action quotidienne.
 
 

Les devoirs?

  • Ils posent tout un dilemme—ils sont inutiles lorsqu’ils sont faisables mais impossibles à accomplir seuls lorsqu’ils favoriseraient des apprentissages durables; et si tu es le moindrement branché(e) sur la réforme, je parie que ça te démange de les abolir...
  • ... mas serais-tu prêt(e) à les boycotter pour tes propres enfants, surtout s'ils sont en difficulté?
 
 

Les diplômes?

  • Ils sont de moins en moins suffisants pour entrer sur le marché du travail;
  • ils sont plus que jamais nécessaires pour entrer sur le marché du travail.
 
 

L’organisation scolaire?

  • Surtout au secondaire, elle associe la différence à l’exception, à la complication, au risque d’iniquité et de désordre;
  • ... pendant que le nouvel énoncé de politique éducative te demande d’accorder une attention particulière à chaque élève.
 
 

L'évaluation?

  • En aval, elle produit des classements, dont découlent, réussite, échec, orientation, sélection, certification, …etc;
  • en amont, elle est censée être au service de la régulation des apprentissages dans le cadre d’une pédagogie différenciée!
 
 

La différenciation?

  • C'est une bonne chose, tous les élèves n'étant pas identiques—il faut donc aiguiller ressources et efforts là où les difficultés les appellent;
  • elle nous fait courir le risque de figer les différences, donc de provoquer de nouvelles discriminations.
 
 

Les bulletins/com-munications/bilans/...

  • ... doivent donner le temps au temps et ne pas présumer que tous les élèves sont cadencés par un biorythme annuel;
  • ... doivent demeurer honnêtes et ne pas masquer les difficultés.
 
 

L'objectif de socialisation?

  • L’école, agent de cohésion, et les parents sont des partenaires dans l’éducation des enfants.
  • Sauf que l’école ne baigne plus dans une “culture commune”, ne sait plus rien des parents qui composent notre mosaïque multiculturelle.
 
 

L'ouverture sur la communauté?

  • Oui, l’école doit s’ouvrir sur sa communauté
  • Non, elle ne doit pas être ballottée au gré des modes et des paradoxes.
 
 

Les services bout-de-ligne?

  • Il est vital d’émanciper certains élèves d’un milieu familial toxique.
  • De quel droit va-t-on confisquer un enfant à ses parents?
 
 

Bref le doute...

... que sème cette question terrible de Perrenoud:

« Qui aurait assez de force pour pratiquer un métier de l’humain sans aucune mauvaise foi, en avouant tous ses doutes, toutes ses erreurs, en acceptant souvent de faire partie du problème, en reconnaissant qu’il édicte des normes et des valeurs auxquelles il est soi-même bien incapable d’être constamment fidèle?»

 
 
 
To consult or not to consult, disions-nous.

Dans les cours d'adm. sco. 101 on te tiendra trois discours complémentaires:

  1. consulte selon le gros bon sens de même que les règles prévues par la LIP et les conventions collectives;
  2. fais-le car il y va de l'harmonie et du respect de l'homo democraticus;
  3. montre-toi rigide quant au finalités mais flexible quant aux modalités.

Bref, on y présente la consultation comme un moyen efficace pour instaurer un bon climat de travail.

 
 
 
On néglige de mentionner:
 
  • que tu sera critiqué(e) quoique tu fasses; si tu consultes, tu frustreras les gérants d'estrade; si tu ne le fais pas, on te collera l'image d'un autocrate;
  • que les finalités sont rarement si claires, univoques et partagées qu'on puisse se montrer si inflexible que ça (de toute façon, tout se joue dans les modalités—se montrer flexible au sujet des modalités dans la différenciation, en principe un vulgaire moyen, revient trop souvent à céder sous les pressions conservatrices)
  • que l'harmonie est surestimée.
 
 
Il faut se méfier de l’harmonie. Dans un sens, c’est un concept totalitaire. [...]
Souvenons-nous que seules les sectes et les dictatures nous annoncent - pour le Grand Soir, c’est promis ! - un monde harmonieux. Dans l’intervalle, elles [...] excluent ou exterminent les trouble-fête. La démocratie, elle, se passe de l’harmonie. Elle préfère la confrontation et le débat. Un parlement, une assemblée générale, un tribunal, un comité de quartier, un débat télévisé, une salle de classe ne peuvent pas et ne doivent pas être harmonieux. Ils seront ennuyeux et, surtout, vidés de leur sens. Si l’école, pour ne parler que d’elle, veut réellement développer les capacités de communication et d’argumentation des élèves, si elle veut les introduire à la pensée critique, divergente, questionnante, si elle veut les impliquer dans des projets collectifs et une gestion participative de la classe, elle doit fuir l’harmonie comme la peste. [...]

Source.

 
 
 

La consultation ne devrait pas être un simple moyen pour atteindre une fin discutable.

Elle devrait être une fin en soi, possiblement la fin la plus vitale dans un monde où se réveillent et s'organisent les marchands de certitudes, les ennemis du doute, les adversaires du relativisme, les intégristes de tous acabits... tous allergiques ŕ la complexité.

 
 
 
L'action, sur notre proverbial plancher des vaches, est d'une complexité inouïe.
 
 
Il n’y a pas, d’un côté, un domaine de la complexité qui serait celui de la pensée, de la réflexion et, de l’autre, le domaine des choses simples qui serait celui de l’action. L’action est le royaume concret et parfois vital de la complexité. , 1990, .

Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris: ESF, page 108.

 
 
 

Cette action est traversée de paradoxes insolubles:

  • perdre du pouvoir pour en gagner
  • tout changement requiert patience et stabilité
  • afin de construire, il faut détruire
  • etc.

Cette action porte sur des enjeux remplis de dilemmes profondément éthiques: la place des devoirs, le pouvoir des diplômes, la fonction de l'évaluation, etc.

 
 
 

La seule façon de, à la fois:

  • de préserver sa santé mentale
  • et de correctement jouer son rôle d'éducateur auprès des citoyens de demain...

... c'est de faire le deuil de la bonne réponse.

C'est d'apprendre à aimer les paradoxes.
Pas les tolérer.
Ni même cette ambition vague au point d’en être vide de sens: dépasser les paradoxes.

Non, les aimer.
Les embrasser.

De nombreuses sociétés, des fascistes aux intégristes en passant par les défunts Talibans, se sont montrées allergiques aux paradoxes. Morin le dit bien : l’action est le royaume vital de la complexité. À quoi il faudrait ajouter: la complexité est vitale pour la survie de ce que nous avons la responsabilité de léguer, intact, à nos élèves.

 
 
Le principe fondateur de la démocratie devrait s’appliquer à l’éducation à la citoyenneté : [...] C’est parce que nous sommes tous différents - semblables et néanmoins différents - que nous avons quelque chose à nous dire. L’enjeu est moins philanthropique que politique. Dans l’espace public, la solution n’est pas au bout du débat. La solution, c’est le débat.
 
 
 
Le lien avec le plan de réussite?
 
Réalisation: Amine Tehami
© Piquer à satiété avant de citer la source... n'est pas voler
 
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page rédigée le 05 mai 2005
mise ŕ jour le 05 mai 2005
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