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Lettre #4
La face sombre de notre métier
Un parent mécontent t'appelle. Il se plaint de ce que sa fille doive subir les discours de son enseignante à propos des moyens de
pression employés par les syndicats.
Selon lui, la mission première de l'école, celle qui ne souffre aucune distraction, c'est d'apprendre aux enfants à lire, écrire et compter.
Quant au reste...
Tu profites d'un répit dans son débit pour glisser ton laïus sur la mission plus large de l'école québécoise. Instruire les élèves certes mais aussi les socialiser, donc les sensibiliser aux rapports de pouvoir entre employeurs et travailleurs dans une société moderne et civilisée.
Et patati et patata.
Le parent n'est guère impressionné:

Il faut épanouir l'enfant, le socialiser, former son esprit critique, développer toutes ses facultés, etc. Tout le monde est d'accord avec ses affirmations, mais cette unanimité n'est possible que parce que ces buts sont tout à fait ambigus. On parle d'épanouissement de l'enfant comme si son bonheur ne dépendait pas de ses conditions sociales réelles d'existence. On veut le socialiser, mais on ne précise pas dans quel type de société on veut l'intégrer. On prétend former son esprit critique, mais sans indiquer dans quels domaines doit s'exercer cette critique. [...] Tant que l'on s'en tient à des finalités éducatives aussi générales, il est impossible de déterminer des objectifs pédagogiques ayant une quelconque valeur opératoire.
Bernard Charlot, La mystification pédagogique, Paris: Payot, page 197.
Il faut bien le reconnaître, notre métier regorge de mots profonds... au sens de creux.
On les prononce machinalemente.g., instruire, socialiser, qualifiermais on serait bien incapable d'aligner deux paragraphes sur eux.
On les répète si souvent qu'on en perd la capacité d'imaginer une réalité alternative:
Un véritable système éducatif devrait se proposer trois objectifs.
- À tous ceux qui veulent apprendre, il faut donner accès aux ressources existantes, et ce à n'importe quelle époque de leur existence.
- Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir.
- Enfin, il s'agit de permettre aux porteurs d'idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l'opinion publique, de se faire entendre.
Ivan Illich, Une société sans école, trad. Gérard Durand, Paris: Éd. du Seuil, page 128.
Voilà une inversion de perspective pour le moins intrigante:
L'erreur, selon Illich, consiste à se demander: "Que faut-il que quelqu'un apprenne ?" La question serait plutôt: "Celui qui veut apprendre, de quoi doit-il disposer, avec qui doit-il se trouver en rapport?" (Ibid. page 132)
On peut toujours rétorquer aux Illich de ce monde que telles sont précisément les intentions de la réformeet se fermer les oreilles sitôt qu'un Charlot nous intime de préciser ce que l'on entend au juste par réforme...la réalité est que
- il s'agit là d'intentions formulées par un curriculum officiel
- et, pour l'instant, les effets observables du curriculum réel sont aux antipodes de ces intentions: la majorité des adultes cessent de s'éduquer dès lors qu'ils épinglent leur diplôme au mur;
dans les mots plus durs d'Illich:
Prisonnier de l'idéologie scolaire, l'être humain renonce à la responsabilité de sa propre croissance et, par cette abdication, l'école le conduit à une sorte de suicide intellectuel.
Ibid. page 106
Prisonnier.
Idéologie.
Abdication.
Suicide.
Voilà de bien grands mots, diras-tu.
Et d'ajouter que ton rôle n'est pas de refaire le monde, seulement d'en diriger un minuscule rouage.
Ce faisant, tu t'exposes à un second reproche:
L'école est l'agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu'elle est.
Ibid. page 185

À ce reproche bien connul'école est une institution foncièrement conservatriceNeil Postman en ajoute un troisième: elle ne l'est pas assez!
Pour soutenir ce point de vue (dans Enseigner c'est résister), Postman confie à l'école le rôle d'un thermostat: lorsque l'écrit dominait la sphère intellectuelle au 19e siècle et au début du 20e siècle, lécole a introduit limage pour compenser cette domination. Aujourdhui, alors que nous vivons dans un monde de limage, Postman est d'avis que la fonction thermostatique de l'école est de rétablir léquilibre dans lautre sens: elle devrait privilégier, dune manière insistante, voire exclusive, lécrit.
Aux yeux de Postman, les réformes scolaires comme celle qui a cours au Québec ne sont pas assez conservatrices. Elles ne résistent pas suffisamment aux impacts selon lui déplorables du règne de l'image.
À propos des ces impacts, dans la préface de son livre Se distraire à en mourir, Neil Postman écrit:

Tandis qu'Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres, Huxley redoutait quil ny ait même plus besoin dinterdire les livres car plus personne naurait envie den lire. Orwell craignait ceux qui nous priveraient de linformation. Mais Huxley redoutait quon ne nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la passivité et à légoïsme. Orwell craignait quon ne nous cache la vérité. Alors que Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan dinsignifiances
[...]
En bref, Orwell craignait que ce que nous haïssons ne nous détruise; Huxley redoutait que cette destruction ne nous vienne plutôt de ce que nous aimons ».
Et d'annoncer que son livre allait explorer la possibilité que ce soit Huxley (et son peu connu Brave New World) et non Orwell (et son célèbre 1984) qui s'est avéré prophétique.
Alors quoi, faut-il
bannir les ordinateurs de nos écoles?
Faut-il remiser tous les lecteurs de cassettes vidéo?
Et interdire tout diaporama?
Pour fuir ces débats abstraits, la tentation est grande de se réfugier dans le concret de la relation d'aide. (Détails)
Au minimum, dans une école, il y a moyen de faire une différence dans la vie des élèves à risque, non?
En se vouant à eux, résolument, généreusement, on finit par se racheter, non?
Qu'importent les dissertations sur les macro-systèmes loin, très loin au dessus de nos petites têtes, il y a bien toujours, à hauteur du plancher des micro-réalités, des élèves à risque qui ont besoin de nos qualités, non?
Si seulement les choses étaient aussi simples...

Présentons par exemple un profil délève "en difficulté" à un groupe denseignants. Indiquons lâge de lenfant, son sexe, son degré, ses résultats scolaires, la nature de ses problèmes, son milieu familial (père, mère fratrie). Puis demandons aux maîtres quelle peut être, selon eux, lorigine de ses difficultés. Mais avant cela, séparons le groupe interrogé en quatre quarts : au premier quart, disons que lélève en question sappelle Naïma et que son père est transporteur ; au second, disons quelle sappelle Marion et que papa est médecin ; au troisième et au quatrième, croisons les informations (Marion, fille de transporteur et Naïma, fille de médecin). Résultat : les quatre groupes proposent quatre interprétations différentes. Si Naïma est fille de routier, ses difficultés sont dues à son origine maghrébine, au désintérêt de sa famille, à un manque dimplication dans létude, à un système scolaire peu approprié à ses besoins. Mais si elle devient Marion, fille de médecin, cest la puberté qui est en cause, les absences de son père ou un manque de soutien pour les devoirs. Dans les deux situations intermédiaires, les profils sont moins tranchés. [...] Du coup, Naïma na pas droit à sa crise de puberté, ni Marion au désintérêt de ses parents.
Olivier Maulini, source
Bon d'accord, on savait bien que les...
... métiers de pouvoir confrontent [...] aux
injonctions paradoxales, aux conflits de loyauté, à
l'impossibilité de tout faire très bien, à des
phases de culpabilité—pour n'avoir pas anticipé ou
compris quelque chose d'important—[...]. Comme dans tous les métiers de l'humain, et peut-être plus encore, le professionnel agit avec ce qu'il est, en particulier dans l'urgence ou l'incertitude. Or, ce qu'il est, sans être inné, résulte de son expérience de vie. Une partie de l'action professionnelle relève de l'inconscient pratique, du préréfléchi, de l'intuition confuse, avec sa face claire et sa face sombre.
Philippe Perrenoud, source
Qui dit face sombre ne dit pas intentions maléfiques, seulement le risque de l'effet Pygmalion à rebours.
Toujours Maulini:
[...] nous construisons nos impressions ou nos convictions sur des informations partielles et partiales. En catégorisant indûment, nous prenons le risque de la discrimination. Car les prophéties, cest bien connu, ne demandent quà se réaliser. Si nous construisons une représentation convaincue des mobiles qui animent Naïma et Marion, nous risquons de susciter ce que nous avons si bien anticipé. De nombreux travaux ont montré que nos systèmes dattentes pouvaient contribuer à leur propre perpétuation. [...] Il ne faut pas caricaturer cette mécanique de lexclusion, parce quelle se dissimule derrière nos meilleures intentions. Les maîtres qui examinent les difficultés de Naïma et Marion souhaitent sincèrement leur venir en aide. Le problème, cest que lenfer est pavé de bonnes résolutions. Si lon explique, en toute sincérité, que les problèmes des fillettes proviennent dun désintérêt persistant de leurs parents ou dune crise dadolescence passagère, on peut contribuer à confirmer le diagnostic. Dans le premier cas, cest parce que lécole enferme les parents de Naïma dans leur incapacité ou leur indifférence quelle les incite à se tenir à distance (parce que, dune certaine façon, elle leur donne raison). Dans le second cas, cest parce quelle fait le pari que le malaise est provisoire ("ça va sarranger "), quelle va continuer à croire en son élève, à la stimuler, à la tirer vers le haut plutôt que vers le bas. On ne peut pas raisonnablement affirmer que nos attentes déterminent létat du monde. Mais comment prétendre quelles ne font quen prendre acte ?
Ibid.
Tu connais la fameuse boutade de l'ivrogne accroupi sous un lampadaire.
Un passant sapproche et lui dit :
- Que cherchez-vous ?
- Ben, mes clés...
- Et vous les avez perdues ici ?
- Euh... non, là-bas.
- Alors pourquoi les cherchez-vous ici ?
- Parce quici, il y a de la lumière.

La clarté a une réputation surfaite.
La face sombre de notre métierles concepts confus, les réalités non explorées, les effets pervers de nos bonnes intentionsest une partie fascinante.
C'est elle qui recèle des concepts-boussole. C'est elle qui cache les réalités de demain. C'est elle qui abrite les avancées dans notre pratique.
En début de carrière, tu peux te limiter à chercher tes clés sous le cône de lumière. Peut-être même que certaines s'y trouvent.
Mais dès que tu le peux, si tu en as le tempérament, va chercher les autres dans les ténèbres.
Plus on sera nombreux à le faire et plus grand
sera le cône de lumière.
Le
lien avec le plan de réussite?
© Piquer à satiété avant de citer la source... n'est pas voler