Une réflexionUne fois admise l'idée de rédiger des objectifs selon un canevas conforme à la logique de l'évaluation (i.e., verbe d'action + chiffre + quoi + qui + quand) la question la plus fréquemment posée est:
quel chiffre devrait-on inscrire?
Cette question suscite habituellement l'une ou l'autre de ces deux réponses:
raisonnez en fonction d'un nombre d'élèves précis
Ex: notre équipe-école estime que ses efforts en matière de littératie se traduiront par une augmentation de «deux élèves de plus dans chaque groupe» qui seront capables de lire convenablement.
Le C.É. est alors libre de laisser le libellé «deux élèves de plus dans chaque groupe» ou de procéder à une conversion statistique :
X =
# de groupes visés multiplié par 2
divisé par
# d'élèves dans ces groupes.
Cette réponse, la voici:
... la seule cible raisonnable, une cible qu'on ne peut soumettre à la logique rationaliste et technocratique de l'évaluation, c'est de se rapprocher d'une culture de la responsabilisation collective.
Reprenons ces points un à un:

... illustre la variation, entre 1986 et 1999, d'un indicateur national (le % d'une génération qui obtient un diplôme du secondaire avant l'âge de 20 ans) pour des échantillons incomparablement plus grands que ce que l'on peut retrouver dans la plus gigantesque des polyvalentes.
À plusieurs reprises, cet indicateur varie de façon spectaculaire (±5%) sans que l'on puisse trouver de cause univoque.
Si la marge d'erreur est aussi élevée pour des échantillons de plusieurs dizaines de milliers d'écoliers (en 1999-00, le Québec comptait près de 62 000 élèves inscrits en 5e secondaire) on a peine à imaginer ce qu'elle peut être pour une école qui en compte quelques centaines, dont quelques dizaines de finissants tout au plus.
Une école sait-elle qu'elle parle en fait d'une poignée d'élèves lorsqu'elle identifie des cibles de 5-10%?
qui peuvent parfois se conjuguer dans ce que les économistes appellent une «tempête parfaite» pour faire couler le meilleur plan de réussite.
Pour qu'un plan de réussite ne soit pas la «bebelle» de la direction, il importe que les enseignants se l'approprient. Or une appropriation véritable ne peut se faire en conservant intact le projet originel.
Dans les mots de Perrenoud (cités plus longuement ailleurs dans ce site):
« tout projet collectif est la résultante dun marchandage qui affaiblit souvent sa conception pour renforcer sa base sociale. Pour que plusieurs acteurs se reconnaissent dans un projet et consentent à le défendre, puis à travailler à sa réalisation, il faut en effet quils y trouvent leur compte, autrement dit que le projet fasse une place à leurs intérêts, leurs valeurs, leurs obsessions. [...] Les projets collectifs qui passent au stade de la réalisation en gardant un contenu substantiel ont rarement conservé la pureté idéologique et conceptuelle de leurs initiateurs»
Autrement dit, les instruments de mesure risquent de différer entre la date de rédaction de l'objectif et sa date d'échéance. Du coup, il n'y a plus tellement de sens à vouloir quantifier le chiffre susmentionné.
Les plans de réussite devront être pilotés en même temps que la mise en uvre de la POLITIQUE DÉVALUATION DES APPRENTISSAGES. Sans parler des controversés bulletins, cette politique recèle trois bouleversements quant au...... des bouleversements qui ne seront pas sans effets sur les cibles identifiées, surtout celles qui touchent des compétences.
Au fond, il n'y a pas de raison de croire que les enseignants sont plus réfractaires au changement que les universitaires ou les cadres scolaires.
On peut commencer à comprendre ces résistances lorsque l'on analyse le cumul des 4 premiers écueils jusqu'ici mentionnés.
On achève de les comprendre lorsque l'on se place dans la peau d'un cadre expérimenté à qui l'on vient dire de changer sa manière de gérer, sous prétexte que des penseurs (pour ne pas dire des gourous qui surfent sur un concept à la mode) proposent désormais une philosophie de gestion basée sur des principes comme l'ouverture, la transparence et l'imputabilité...
On ne s'étonnera pas si le cadre se dit, en aparté, est-ce à dire que toutes ces années je me suis montré fermé, opaque et irresponsable?
Elle se fera lorsqu'une masse critique de cadres scolaires comprendront qu'il y va de leur intérêt, voire de leur santé, de se montrer obsédés par la distinction entre objectifs et moyens.
Une direction d'école est nouvellement nommée dans une école primaire. Les enseignants y sont des modèles de compétence, de dévouement et de probité.... sauf qu'ils se montrent ultra individualistes: la face cachée de leur forte personnalité, c'est précisément leur incapacité à travailler en équipe.
La direction de l'école brandit le credo du travail en équipe: la réforme, assure-t-elle, commande des changements dans l'organisation du travail, à commencer par les cycles pluriannuels, ...etc.
L'ère du titulaire individuel est morte, vive celle de la communauté apprenante!
Les enseignants se sentent heurtés dans leur amour-propre, affrontés au coeur de leur identité professionnelle, et la guerre est déclarée.
Dans le scénario optimiste, il s'agira d'une guerre ouverte qui fait étaler à tous leurs cartes; dans le scénario pessimiste, c'est une guerre larvée, froide, qui minera chaque membre de l'équipe pour de longues années.
Lorsqu'elle prête attention aux échos des parents (de même que ceux des enseignants), la direction de l'école constate que les élèves n'ont pas de méthode de travail efficace.
Comment pourrait-il en aller autrement? Ils passent leur temps à apprendre/désapprendre/apprendre/...etc. au gré des personnalités de leur titulaires successifs.
Les parents déplorent la situation, les enseignants se plaignent de la situation, les élèves souffrent de la situation.
«Obsédés par la distinction entre objectifs et moyens», disions-nous.
Qu'est-ce à dire?
Commençons par rappeler une évidence: aucun parent n'envoie son enfant dans une école pour que les enseignants y travaillent en équipe ou en cycle, ou de quelqu'autre façon que ce soit.
À la limite, si l'équipe-école est capable de former pleinement cet enfant sans que personne, au sein de cette soi-disant équipe, n'adresse la parole à qui que ce soit, qui pourrait venir demander à ses membres de changer quoi que ce soit dans leur pratique professionnelle?
Sauf qu'on peut difficilement inculquer aux élèves une méthode de travail efficace (un objectif du programme de formation) si on ne fait pas un effort minimal pour se concerter sur ce qu'est, au juste, une méthode travail efficace, puis sur les meilleurs moyens pour l'inculquer.
Une telle manière d'aborder le projet éducatif ne transformera pas, magiquement, de fiers individualistes en une communauté où règnera le partage et l'harmonie.
Mais au minimum, la guerre sera évitée pour peu que la direction et sa nouvelle équipe sachent faire front commun contre un problème décrié par la majorité (le manque de méthode de travail efficace chez les élèves) même si un des moyens (une modification d'un des éléments constitutifs de la culture enseignante dans cette école) ne fait pas encore consensus.
À court et moyen terme, ces deux réformes n'ont d'autre but que d'instaurer une culture de la responsabilisation collective.
(Cette idée est développée ici et là.)
À plus long terme, elles finiront par installer les conditions pour que plus d'élèves apprennent plus et mieux.
C'est du moins le pari qu'il est permis de faire.