Pour parvenir à «vendre» le discours pédagogique, on serait bien avisé
1. de le situer dans le bon registre: celui des valeurs et des convictions
2. d'avoir un credo pédagogique explicite et explicité
3. de recourir aux stratégies propres au registre des convictions: coeur, charisme, séduction...
Une réflexion«Crois et tu comprendras ;
la foi précède, l'intelligence suit.»
De France, où les débats sont souvent corsés, voici quelques échos d'une polémique récente (2000-2002) qui a opposé des pédagogues (convaincus que l'enseignement est un métier perfectible) à leurs adversaires (persuadés que c'est un art qui se raffine «sur le tas»):
Liliane Lurçat traitant Philippe Meirieu d' «apôtre de l'Education Nouvelle»Invariablement, inévitablement, elle débouche sur le terrain arationnel des valeurs.
Le discours pédagogique se limite rarement à des observations factuelles (ex : la quantité de savoir produite, donc à transmettre à la prochaine génération, augmente trop rapidement). Il s'étend souvent à des jugements de valeurs (ex : tous les jeunes peuvent apprendre, pas seulement fréquenter lécole une dizaine dannées).
Ces jugements de valeurs, invérifiables empiriquement, peuvent prendre plusieurs formes.
Ce peut être des convictions de nature
Dans la plus gigantesque étude comparative jamais entreprise dans le monde de léducationune étude étalée sur un quart de siècle, au coût dun demi-milliard de dollars US, le projet Follow Through a comparé huit approches pédagogiques couvrant le spectre droite-gauche.
Il la fait de la seule manière que la science empirique peut trancher: au moyen de tests standardisés.
Résultat prévisible: les élèves formés à lInstruction Directe, qui est presque aux antipodes de notre réforme, savent mieux lire et compter que les autres, ou du moins sont plus performants aux examens pour lesquels ils ont été copieusement drillés.
Autre résultat, plus gênant celui-là: les approches inspirées par Jean Piaget et surtout Lev Vygotsky, les cousines du paradigme de lapprentissage, se sont classées
bonnes dernières. En fait, les élèves auraient mieux réussi sans elles.
Est-ce à dire que la Science prédit que le paradigme de lapprentissage est voué à léchec?
Puisquelle sort tout droit des laboratoires des sciences cognitives, ironiseront les résistants au changement, comment se fait-il que la réforme ne soit pas validée par la recherche empirique?
Parce que «curriculum et programmes ne sont pas des objets de laboratoire», pour reprendre la formule que Michel Carbonneau employait récemment dans Vie pédagogique. «La réforme dun système de léducation, ajoutait-il, relève du politique au sens large.»
Seul le politique peut déterminer les finalités de léducation. Seul lui peut déterminer si lon souhaite former des élèves performants dans les tests de lécole ou des individus compétents dans les épreuves de la vie.
Dans la querelle autour de l'Instruction Directe, les adversaires de cette méthode qui est sortie triomphante du projet Follow Through lui font deux reproches.
Le plus factuel des deux évoque la courte durabilité des apprentissages acquis en vue de performer lors de tests standardisés.
Le reproche le plus politique invoque les valeurs passéistes (obéissance, soumission, répétition, respect obséquieux de la tradition ) sous-tendues par cette approche ultra-béhavioriste, donc labsence de valeurs plus modernes (travail déquipe, créativité, sens critique, ).
Voilà pourquoi le paradigme de lapprentissage a finit par gagner ladhésion de la majorité des chercheurs et des décideurs influents, même aux États-Unis, alors quil napparaît pas défendable au plan soi-disant scientifique.
La majorité des chercheurs et des décideurs influents dans le monde de léducation semblent partager des valeurs de centre-gauche. Préférant la coopération à la compétition, la créativité à la répétition, les fruits du métissage aux racines de la tradition, la majorité de ces individus accueillent la réforme avec leur cur et leurs intuitions avant de lanalyser avec leur cerveau.
de quel côté penchent mon coeur et mes intuitions?
La seconde est : suis-je capable de formuler un credo pédagogique explicite?
En 1897, tandis que Piaget et Vygostky apprenaient à marcher, John Dewey publiait son credo pédagogique, un classique qui défendait la plupart des convictions présentées aujourd'hui comme des «nouveautés» adaptées à la société post-industrielle.
Dans un établissement, une direction d'école n'a ni à réinventer la roue ni à magasiner d'innombrables écoles de pensée.
Dans le coin gauche, le credo Dewey-Vygostky-MEQ; dans le coin droit, celui de Skinner-Finkielkraut-Ouimet... Le choix est net, mais il faut le faire.
Et surtout l'afficher.
Le second dentre eux est la séduction niée: Séduire pour enseigner, en enseignant, heurte un double tabou: dune part tout ce que le mot et lidée évoquent dans le registre du désir et de la culpabilité, dautre part le refus de toute "manipulation". Lécole aimerait croire quon apprend non pour "les beaux yeux" de lenseignante ou de lenseignant, ni même pour le jeu social qui sorganise autour du savoir, mais pour la valeur intrinsèque de ce dernier. Fiction respectable, mais qui jette un voile pudique sur ce quon fait réellement fonctionner pour "appâter", attirer, "embarquer" tous ceux qui ne sont pas, dès lenfance, tombés dans le chaudron du savoir
Le pouvoir de séduction...
"Appâter", attirer, "embarquer" tous ceux qui ne sont pas, dès leur formation initiale, tombés dans le chaudron de la réforme
On peut chercher à convaincre et séduire pour instaurer le souhaitable; on doit aussi, parfois, froncer les sourcils et «mettre ses culottes» pour prévenir ce qui ne l'est pas.
«si lapproche par compétences reste une "demi réforme", qui ne renonce à rien et ne contraint personne, il est peu probable quelle fasse progresser la lutte contre léchec scolaire.»
Contraindre.
Un choix difficile pour qui veut gérer de manière participative.
Renoncer.
Un discours différent de ceux qui, se voulant rassurant, préfèrent focaliser sur la continuité dans certaines modalités plutôt que sur la rupture dans les finalités.
Lexemple classique de ce discours : notre équipe-école est depuis longtemps «dans la réforme». La preuve : tel ou tel projet multidisciplinaire (à ne pas confondre avec transdisciplinaire), le type de projet qui donne bonne conscience parce quil touche à plusieurs disciplines : la discipline dont il émane, linformatique pour la mise en page, langlais pour loral éventuel, les arts plastiques pour le support visuel et/ou le travail en équipe et ainsi de suite.
Des projets qui répondent rarement à une problématique authentique, qui némanent presque jamais dun élève inquisiteur, engagé dans un véritable processus de découvertecest-à-dire fastidieux, imprévisible, frustrant, bref qui obéit mal à lhoraire-maître.
Et termine son texte comme ceci:
I believe that in this way the teacher always is the prophet of the true God and the usherer in of the true kingdom of God.